Santé intime des femmes.
Le confort ne doit pas être un luxe
Il existe, dans notre manière de soigner les femmes, un paradoxe assez frappant.
Depuis des décennies, l’industrie médicale et esthétique a consacré des moyens considérables au visage féminin, à la peau, aux rides, au relâchement, aux taches, au vieillissement visible. Les techniques se sont développées, perfectionnées, diffusées. Les patientes ont été informées, sollicitées, parfois même sur-sollicitées. Le rajeunissement facial, le resurfacing cutané, les injections, les lasers, les radiofréquences, les peelings, les protocoles combinés : tout cela a trouvé très tôt sa place, son vocabulaire, son marché, ses formations, ses congrès.
Pendant ce temps, le confort génito-sexuel des femmes, notamment après la ménopause, est longtemps resté dans une zone grise.
Comme si l’apparence méritait plus d’attention que le confort.
Comme si l’esthétique pouvait être proposée avec enthousiasme, tandis que la santé intime devait rester discrète, secondaire, presque embarrassante.
Ce contraste devrait nous interroger.
Un retard culturel autant que médical
La médecine génitale fonctionnelle féminine n’est pas née d’un caprice technologique. Elle est née d’un besoin longtemps mal nommé, mal entendu, parfois mal accueilli.
Pendant des années, les plaintes vulvo-vaginales de la femme ménopausée ont été réduites à quelques mots : sécheresse, irritation, douleurs, cystites, rapports difficiles. On répondait souvent par des lubrifiants, des hydratants, parfois des œstrogènes locaux, lorsque leur prescription était possible et acceptée.
Ces traitements ont leur place. Mais ils n’épuisent pas le sujet.
Car derrière ces plaintes se trouvent des réalités tissulaires, vasculaires, neurologiques, musculaires et sexuelles beaucoup plus complexes : perte de trophicité, fragilité muqueuse, diminution de la réponse lubrificatrice, vestibule douloureux, hypertonie réflexe, dyspareunie d’intromission, évitement sexuel progressif, altération de l’image corporelle et du lien conjugal.
Longtemps, nous avons manqué d’espace pour penser cela.
Non parce que les femmes ne souffraient pas.
Mais parce que la médecine ne leur proposait pas toujours les mots, l’écoute et les outils permettant de formuler cette souffrance.
Les femmes ne demandaient pas toujours, parce qu’on ne proposait pas
On entend parfois : “Les patientes ne sont pas demandeuses.”
C’est une phrase à manier avec prudence.
Les femmes ne demandent pas toujours ce qu’elles ignorent possible. Elles ne nomment pas toujours ce qu’elles pensent inévitable. Elles ne se plaignent pas toujours de ce qu’on leur a appris à taire. Et beaucoup ont longtemps intégré l’idée qu’après la ménopause, l’inconfort intime faisait partie du paysage.
“C’est l’âge.”
“C’est normal.”
“Ce n’est plus comme avant.”
“Il faut s’adapter.”
Ces phrases, entendues ou intériorisées, ont parfois le pouvoir de faire disparaître une plainte avant même qu’elle soit exprimée.
La demande médicale ne préexiste pas toujours à l’offre de soin. Elle se construit aussi par l’information, par la qualité du dialogue, par la capacité du médecin à ouvrir une porte sans la forcer.
Lorsque le praticien pose simplement la question — “Les rapports restent-ils confortables ?”, “Avez-vous des brûlures ?”, “Est-ce que votre sexualité a changé depuis la ménopause ?” — il découvre souvent que la plainte était là, mais qu’elle n’avait pas trouvé de lieu pour se dire.
L’esthétique a ouvert la voie, mais le confort doit avoir sa légitimité propre
Il est intéressant de rappeler que certaines technologies aujourd’hui utilisées dans le champ vulvo-vaginal ont d’abord été développées pour la peau du visage. Le laser fractionné, par exemple, s’inscrit dans l’histoire du resurfacing cutané, connu depuis plusieurs décennies en médecine esthétique.
On a donc accepté assez tôt l’idée qu’un tissu cutané vieillissant pouvait être stimulé, remodelé, régénéré, amélioré.
Mais lorsqu’il s’est agi d’appliquer des raisonnements comparables à la sphère génitale féminine — non pas pour promettre une jeunesse illusoire, mais pour restaurer du confort, de la trophicité, une meilleure qualité tissulaire — les résistances ont été plus fortes.
Les premières réactions ont parfois été révélatrices, elles peinaient à percevoir le gain en tant que confort :
“On peut blanchir les tissus ?”
“On peut resserrer le vagin ?”
Elles révélaient une difficulté plus profonde : reconnaître que le confort intime des femmes mûres pouvait constituer un véritable objet médical.
Le message qui a tardé à s’imposer : on peut proposer, en matière de médecine sexuelle, en terme de confort sexuel, autre chose que les thérapeutiques psychologiques, autre choses que les crèmes et onguents..
Le sujet n’est pas de proposer ou de promettre “rajeunir” une femme.
Le sujet est de traiter une muqueuse fragile, une douleur, une dyspareunie, une perte de fonction, une altération de la qualité de vie.
Offrir l’esthétique et refuser le confort : une contradiction silencieuse
Notre société accepte volontiers que les femmes investissent du temps, de l’argent et de l’énergie pour paraître plus jeunes. Elle accepte les soins du visage, les injections, les lasers cutanés, les protocoles anti-âge, parfois jusque dans leurs excès.
Mais elle reste plus hésitante lorsqu’une femme souhaite simplement retrouver des rapports non douloureux, pouvoir marcher sans brûlure vulvaire, ne plus redouter l’intromission, ne plus subir de microfissures, ne plus associer la sexualité à la douleur.
Il y a là une contradiction.
L’apparence visible serait légitime.
Le confort intime serait accessoire.
Cette hiérarchie implicite mérite d’être contestée.
La santé intime n’est pas une coquetterie. La sexualité n’est pas un supplément décoratif de la vie des femmes. Le confort vulvo-vaginal n’est pas un luxe. Il appartient à la santé, au corps, à la relation, à l’estime de soi, parfois même à la continuité du couple.
Le poids des représentations
Derrière les réticences médicales, il y a aussi des représentations sociales anciennes.
Une femme ménopausée aurait “passé son temps”. Elle aurait accompli sa mission reproductive. La suite serait naturellement consacrée aux petits-enfants, à la sagesse, au détachement du corps, à une forme d’effacement de la sexualité.
Ces représentations sont rarement dites aussi brutalement aujourd’hui. Mais elles continuent d’agir en arrière-plan.
Elles expliquent peut-être pourquoi les plaintes sexuelles de la femme d’âge mûr ont longtemps été sous-estimées. Pourquoi tant de femmes ont entendu que “c’était normal”. Pourquoi la douleur a été banalisée. Pourquoi la sexualité post-ménopausique a été moins souvent explorée que les bouffées de chaleur, l’ostéoporose ou le risque cardiovasculaire.
Bien sûr, toutes les femmes ne souhaitent pas maintenir une sexualité active. Et cela doit être respecté. Mais celles qui le souhaitent doivent pouvoir trouver une écoute compétente et des réponses adaptées.
Le respect de la femme ménopausée ne consiste pas à présumer qu’elle n’a plus de désir. Il consiste à lui laisser la possibilité d’en parler, ou de ne pas en parler, mais sans que le médecin ait déjà décidé pour elle que ce sujet n’a plus d’importance.
Une médecine nécessairement prudente, mais pas timorée
Défendre la médecine génitale fonctionnelle et régénérative ne signifie pas tout accepter. Il faut rester rigoureux. Les indications doivent être posées avec discernement. Les techniques doivent être évaluées. Les promesses doivent rester mesurées. Les patientes doivent être informées avec loyauté. Les traitements ne doivent jamais être vendus comme des miracles.
Mais la prudence scientifique ne doit pas devenir un prétexte à l’inaction.
Nous savons que le syndrome génito-urinaire de la ménopause est fréquent. Nous savons qu’il est souvent chronique. Nous savons qu’il retentit sur la sexualité, le confort quotidien, les troubles urinaires, la qualité de vie. Nous savons aussi que beaucoup de femmes ne reçoivent pas d’information suffisante, ou ne bénéficient pas d’une prise en charge suffisamment globale.
Entre l’enthousiasme commercial et l’indifférence clinique, il existe une voie médicale : sérieuse, progressive, explicative, centrée sur la patiente.
C’est cette voie qu’il faut construire.
Redonner une place au confort
La gynécologie ne peut pas se limiter à dépister, opérer, prescrire une contraception, suivre une grossesse ou prévenir les cancers. Elle doit aussi s’intéresser à ce qui fait la vie corporelle des femmes : le confort, la sexualité, les douleurs, les modifications liées à l’âge, la qualité des tissus, la possibilité de continuer à habiter son corps sans gêne ni honte.
Le confort n’est pas un mot mineur. En médecine, il est parfois le nom modeste de choses essentielles.
Pouvoir avoir un rapport sans douleur.
Pouvoir s’asseoir, marcher, uriner, se laver sans brûlure.
Pouvoir retrouver confiance dans une zone du corps devenue inquiétante.
Pouvoir dire à son médecin : “cela me gêne”, sans craindre d’être jugée ou minimisée.
C’est aussi cela, soigner.
Conclusion
La santé intime des femmes a longtemps été le parent pauvre de nos efforts médicaux. Non par absence de souffrance, mais par manque d’écoute, de vocabulaire, d’espace clinique et parfois de légitimité accordée à ces plaintes.
Nous avons beaucoup proposé aux femmes pour paraître plus jeunes. Nous devons aussi leur proposer, avec mesure et sérieux, de vivre plus confortablement leur corps.
La médecine génitale fonctionnelle et régénérative n’a pas vocation à fabriquer une illusion de jeunesse. Elle a vocation à répondre à des plaintes réelles : atrophie, douleur, dyspareunie, fragilité, troubles urinaires, perte de confort sexuel.
C’est une médecine du tissu, mais aussi de la dignité.
Une médecine de la fonction, mais aussi de l’écoute.
Une médecine qui rappelle simplement qu’après la ménopause, le corps des femmes mérite encore toute notre attention.
Non parce qu’il faudrait nier le temps qui passe.
Mais parce que le temps qui passe ne justifie jamais l’abandon du confort.
